Interview de Carole Mathelin, première femme présidente de l’Académie Nationale de Chirurgie

Publié le 11/03/2025

L’Académie Nationale de Chirurgie est un partenaire institutionnel de la Fondation de l’Avenir, avec un siège au conseil de surveillance et des interactions fréquentes sur les événements scientifiques, comme le Congrès bisannuel.

A l’occasion de la journée internationale du droit des femmes, ce samedi 8 mars, nous avons échangé avec la Professeure Carole MathelinMembre de l’Académie Nationale de Chirurgie depuis 2019, elle en est récemment devenue la première femme présidente.

Fondation de l’Avenir : Vous êtes titulaire de 2 doctorats, avez réalisé des travaux de recherche qui ont été consacrés par des publications, assurez la responsabilité d’un diplôme universitaire sur les maladies du sein à la faculté de médecine de Strasbourg, ainsi que le mandat de présidente depuis 2018 du CA de la société internationale de sénologie, et avez été nommée chevalier de l’ordre de la Légion d’Honneur.
Si vous jetez un œil en arrière sur votre parcours et vos engagements, lesquels de ces moments de votre parcours ont été plus déterminants ou significatifs ? 

Carole Mathelin : Un souvenir très ancien : le lancement du dépistage des cancers du sein. L’idée émise à l’époque était de mettre en place une mammographie gratuite tous les deux ans, pour les femmes d’un certain âge. Personne n’y croyait : il fallait mobiliser les pouvoirs publics, les radiologues… A l’époque, il n’y avait pas de médecine préventive, seulement du curatif. Un programme pilote a été déployé dans le Bas-Rhin le 15 mai 1989, pour les femmes de 50 et 65 ans. Le taux de participation a été au rendez-vous, les radiologues ont joué le jeu on a constaté une diminution du taux de mortalité. Finalement, la généralisation à tout le territoire national a été mise en place le 1er janvier 2004 et a contribué à faire changer le point de vue de la médecine.

Parmi les 4 objectifs de votre mandat, vous vous êtes donné l’accroissement de la place des femmes dans les métiers de la chirurgie. Qu’est-ce que cela représente, qu’être une femme dans ce milieu ?

L’Académie Nationale de Chirurgie date de 1731, elle a presque 300 ans. Il est important d’avoir une voix, d’être écoutée sur certaines inégalités que rencontrent les femmes dans le domaine de la santé, pour qu’elles soient représentées sur les sujets qui les concernent. En particulier, il y a deux enjeux : la carrière et les maladies des femmes.
Les académiciens sont enthousiastes et mobilisés. Ce n’est pas uniquement une démarche de femmes, le combat se fait avec les hommes.

Vous vous décrivez comme « raisonnablement féministe », qu’entendez-vous par là ? 

Cela relève d’une vision scientifique : il faut mettre le doigt sur des problématiques de service, des problèmes quantifiables, sur lesquels il faut agir. Et traiter les difficultés là où elles se trouvent.
Les femmes sont nombreuses dans le domaine de la santé : de nombreux médecins, infirmiers, secrétaires, sont des femmes. Mais il existe un plafond de verre : il y a peu de femmes doyennes de fac, présidentes de Commission médicale d’établissement ou en chefferie de service. Les programmes universitaires, dans ce dernier cas, ne sont pas très favorables à une égalité femmes-hommes. Il faut intervenir à ce sujet et lever ce qui est bloquant. 

Quels changements comptez-vous impulser face à ces défis ?

Développer la formation des chirurgiens sénologues (spécialisés dans le traitement des affections du sein). Il existe 13 disciplines en chirurgie, mais pas de chirurgie sénologique, spécialement dédiée à l’opération des cancers du sein, alors qu’il en existe une pour les opérations de la prostate. A l’heure actuelle, c’est un chirurgien gynécologue, digestif ou plasticien qui réalise les interventions. L’objectif est de créer une formation transversale, spécialisée, pour augmenter les compétences du chirurgien spécialisé. Cette formation sur deux ans, sans rallonger la durée des études, concernera la prise en charge des maladies du sein, mais aussi la chirurgie oncoplastique (la reconstruction immédiate pour donner au sein une jolie forme, symétrique à l’autre sein) et toutes les connaissances préalables, associées à la chimiothérapie et à l’hormonothérapie.

A quel point est-ce difficile à mettre en place ?

Cela nécessite l’approbation du Ministère de l’enseignement supérieur, du Conseil national des universités, des collègues et de l’ensemble des parties prenantes pour obtenir du consensus, trouver des terrains de stage afin de valider ces deux années de formation, et mesurer l’amélioration qualitative apportée. Mais c’est une bataille qui en vaut la peine, un véritable gage de qualité, car plus un chirurgien opère et est formé, plus les taux de guérison augmentent.

1 femme sur 8

est concernée par le cancer du sein

63 000

nouvelles femmes touchées chaque année

12 000

décès par an

Parmi les objectifs de votre mandat, l’environnement occupe aussi une place importante…

Il y a deux thématiques : d’une part, il faut agir sur la décarbonation du système et des établissements de santé, par exemple en limitant les déchets associés au bloc opératoire. D’autre part, il faut se préoccuper de l’impact de l’environnement sur la survenue des maladies

La France occupe malheureusement le premier rang mondial concernant le taux de cancers du sein. Le cancer du sein concerne une femme sur 8, il frappe 63 000 nouvelles femmes chaque année et entraîne 12000 décès par an. Les causes sont génétiques (transmission familiale), hormonales (les femmes allaitent moins et font moins d’enfants, or l’allaitement ainsi qu’un nombre plus élevé d’enfants par femme sont des facteurs protecteurs, au même titre que la grossesse précoce avant 25 ans), liés à notre mode de vie (sédentarité, obésité, consommation d’alcool, carence en vitamine D, manque de sommeil) et environnementales (perturbateurs endocriniens, métaux lourds, pesticides…).

Comment intervenez-vous à ce sujet ?

L’ANC aide à mener des études en organisant un dîner des mécènes chaque année sur l’impact de ces facteurs de risque sur la survenue du cancer du sein. Ces études seront répliquées ensuite sur d’autres cancers qui ont des déterminismes hormonaux (comme le cancer de la prostate ou du pancréas). Actuellement, une étude est menée, sur des femmes volontaires, lors de leur opération, pour quantifier la présence de plus de 500 pesticides, de divers PFAS et de 30 métaux dans les tissus du sein. C’est important d’accroître le niveau de connaissance sur ces sujets. 

Vous prônez une meilleure diffusion de l’information, afin qu’elle soit rendue accessible au plus large nombre.

L’objectif est d’accroître la connaissance du public, afin qu’il puisse faire des choix éclairés. À titre d’exemple, de nombreux oreillers sont commercialisés avec un traitement perturbateur endocrinien (antiacariens), dont le ratio bénéfice/risque n’est favorable qu’aux personnes souffrant réellement d’allergies, sans que le sujet ne bénéficie d’une communication suffisante. 

La Fondation de l’Avenir (FDA) est partenaire de l’ANC : comment envisagez-vous cette collaboration sur l’année à venir, notamment sur la place des femmes ?

La FDA est conviée à tous les évènements structurants de l’ANC, afin de réfléchir à l’impact de l’environnement sur la santé des femmes et à la manière d’accompagner les changements désirables. La FDA a notamment toute sa place lors la séance commune ANC/FDA fin 2025 ou des séances de l’innovation 4.0, afin d’échanger et de construire une vision partagée de la chirurgie de demain. On sait déjà que celle-ci sera robotisée, mobilisera l’IA et le partage de data. Ceci nécessite une réflexion globale, sur la manière de valider son fonctionnement, de l’utiliser et de déterminer les responsabilités médico-légales en cas de dysfonctionnements.

Pouvez-vous nous parler de ces projets actuels à l’essai, qui ouvrent des perspectives d’innovation pour la santé des femmes ?

Actuellement, on vérifie les possibilités d’un soutien-gorge connecté, possédant des capteurs thermiques, pour diagnostiquer les cancers du sein, qui se caractérisent par une hyperthermie pathologique localisée. Les essais se font en double aveugle*, auprès de l’opérateur, et avec le chirurgien qui réalise l’exérèse de la tumeur. Les résultats obtenus avec l’objet connecté sont ainsi confrontés au dossier médical de la patiente. Ceci permet de vérifier la validité du résultat fourni par le soutien-gorge. 

Par ailleurs, une lecture par IA des échographies pré-opératoires pour les opérations mammaires est en cours, afin d’évaluer si la prédiction de la machine correspond aux données médicales. Ceci offre de vastes champs de réflexions, et nécessite aussi d’intégrer à la réflexion les associations de patientes, afin de construire ces choix de société (accompagnement du diagnostic, construction des parcours patients…) et d’envisager l’évolution des métiers voire la création de nouveaux métiers en France.

Pour davantage d’informations sur l’action de la professeure Carole Mathelin avec l’Académie de chirurgie, retrouvez son intervention lors de la séance délocalisée à Strasbourg en juin 2022.

* L’étude en double aveugle garantit l’absence de biais dans les résultats fournis par le soutien-gorge connecté. Il est demandé aux femmes qui l’essayent de ne pas indiquer à l’opérateur la présence d’une éventuelle tumeur. De même, les chirurgiens qui réalisent une intervention n’ont pas connaissance des résultats fournis par le soutien-gorge, lorsqu’ils valident les informations apportées par celui-ci. Ils ne peuvent donc influencer de manière involontaire ses conclusions.